Comment lire cet article. Quand nous avons pu lire le texte d’époque ou le document officiel, nous l’affirmons. Quand un point ne repose que sur une source secondaire, ou que les sources se contredisent, nous l’écrivons au conditionnel et nous ajoutons « (à confirmer) ». Les sources sont indiquées au fil du texte, et une synthèse en fin d’article résume le niveau de preuve de chaque point. Nous n’avons pas consulté d’archives papier : tout repose sur des textes et des documents accessibles en ligne, et nous comptons sur les lecteurs qui ont des archives pour confirmer les points fragiles.
Parmi les surprises : un foulard qui n’a pas toujours été de couleur de groupe, une bague qui n’existait pas du temps de Baden-Powell, un foulard presque abandonné dans les années 1970, des couleurs qui racontent des fusions, des villes et des saints.
Avant d’être un emblème, le foulard est un outil. Déplié, son triangle a la taille d’un bandage de premiers secours (Wikipédia). Il protège la nuque du soleil en été et du froid en hiver, et peut servir de bandage de fortune (Aleteia, 2023). C’est pour cela qu’on le retrouve aussi bien en tenue de camp qu’en tenue de cérémonie.
Scouting for Boys (« Le scoutisme pour les garçons ») paraît en fascicules à partir de janvier 1908. Dans la partie I, la troisième causerie au coin du feu (Camp Fire Yarn n° 3) décrit comment doit s’habiller une patrouille qui n’appartient à aucun corps en uniforme : un chapeau à large bord, une chemise de flanelle, un mouchoir coloré noué lâchement autour du cou, et un bouquet de rubans aux couleurs de la patrouille sur l’épaule gauche. Une note précise que la couleur du tour de cou (ou de la cravate) et du nœud d’épaule doit être celle de la patrouille. (texte intégral, Project Gutenberg)
Chaque patrouille porte alors le nom d’un animal et a sa couleur : les courlis en vert, les hiboux en bleu, les loups en jaune, les taureaux en rouge, les corbeaux en noir, les chiens courants en orange, les béliers en marron (même texte).
En 1908, le foulard n’est donc pas un foulard de groupe. Sa couleur identifie une équipe de six à huit garçons. La chronologie de la tenue publiée par l’association scoute britannique cite le même passage (Scout Association), et les archives scoutes de Cambridge notent que les rubans d’épaule faisaient écho au tour de cou, les deux étant aux couleurs de la patrouille (Cambridge District Scout Archive).
Le même livre demande de faire chaque matin un nœud à son mouchoir ou à sa cravate pour se souvenir de la bonne action du jour, et l’insigne du scout comporte lui aussi un nœud pour la même raison. Cela explique sans doute la tradition encore vivante en France, selon laquelle le nœud du foulard rappelle la bonne action quotidienne (Aleteia).
Au camp d’essai de Brownsea, en 1907, les garçons n’auraient pas eu d’uniforme, mais des foulards kaki et un nœud d’épaule de la couleur de leur patrouille (Wikipédia, à confirmer).
Le règlement britannique intègre la tenue en 1911 et en publie le premier schéma en 1912. Jusqu’en 1919, il parle d’un « tour de cou » ; à partir de 1919, il parle d’un « foulard » (Scout Association). L’historien scout John May cite le règlement de 1919 : un foulard aux couleurs de la troupe, porté noué lâchement (John May, à confirmer dans le règlement lui-même). La couleur aurait donc d’abord identifié la patrouille, puis, au plus tard en 1919, le groupe.
Beaucoup de sites, dont Wikipédia en anglais, attribuent à Scouting for Boys (1908) deux phrases de Baden-Powell. La première dit que la tenue des scouts ressemble beaucoup à celle des hommes qu’il commandait dans la South African Constabulary, une police militarisée sud-africaine. La seconde dit que chaque troupe a sa couleur de foulard et que l’honneur de la troupe y est lié (Wikipédia).
Nous ne les avons pas retrouvées dans la description de la tenue de la partie I de l’édition de 1908. La seconde parle en outre d’une bague (en anglais, un « woggle »), un mot que la chronologie britannique ne situe qu’à la fin des années 1920. Elle figure dans une édition plus tardive, par exemple cette édition numérisée. Les deux phrases sont donc probablement de Baden-Powell, mais leur date reste à établir (à confirmer).
Plusieurs sources situent l’origine du foulard pendant la seconde guerre des Matabélé, en 1896, dans l’actuel Zimbabwe. Baden-Powell y aurait porté, voire copié sur l’éclaireur américain Frederick Russell Burnham, un mouchoir gris noué lâchement autour du cou contre les coups de soleil (Wikipédia). Une exposition de la Royal Philatelic Society de Londres situe cet usage en 1897, en Matabeleland (RPSL).
Ce qui est solide, c’est l’amitié entre les deux hommes et l’influence de Burnham sur le scoutisme (Scoutopedia). Ce qui ne l’est pas, c’est le lien précis avec le foulard : nous n’avons pas pu localiser la phrase citée dans le récit de Baden-Powell sur cette campagne (The Matabele Campaign), et nous n’avons pas consulté les mémoires de Burnham (1926).
Un tissu noué autour du cou n’a rien d’une invention scoute. Les soldats de l’armée de terre cuite de l’empereur de Chine, il y a plus de 2 000 ans, sont représentés avec un tissu au cou. Les marins, les cow-boys et les ouvriers agricoles en portaient aussi (Wikipédia). Le scoutisme n’a pas inventé le foulard : il lui a donné un sens.
Jusqu’en 1924, la méthode officielle britannique pour fermer le foulard est un simple nœud lâche. Aux États-Unis, on essaie des anneaux surnommés « boondoggles » (« bidules »), dont certains seraient faits d’os de chien. À Gilwell Park, près de Londres, où l’on forme les chefs, un employé, Bill Shankley, en tire une version en cuir tressé selon un nœud de marin, la « tête de turc », et la baptise « woggle », pour rimer avec « doggle ». Un article de la revue The Scout de juin 1923 invite à porter une bague de foulard ; le comité du Conseil approuve l’usage d’un anneau la même année ; le règlement le mentionne en 1924. La treizième édition de Scouting for Boys (1928) parle d’un anneau, la quatorzième (1929) emploie le mot « woggle » entre guillemets, comme un terme d’argot, et le règlement officiel ne l’adopte qu’en 1945 (Scout Association).
Qui a trouvé le mot ? Les sources se contredisent : Shankley selon la Scout Association, Francis Gidney (premier chef de camp de Gilwell) selon une page de scouts de Londres, Baden-Powell lui-même selon les scouts du Queensland (à confirmer).
On lit parfois que Baden-Powell portait déjà une bague et que le nœud n’est venu qu’après (Aleteia). Les documents britanniques situent plutôt l’apparition de la bague au début des années 1920. La bague de cuir en tête de turc qu’on voit en France est de la même famille.
Un détail pour les curieux : les chefs formés à Gilwell reçoivent un foulard de formation, gris colombe à l’extérieur et rouge à l’intérieur (Scouts d’Afrique du Sud). Ce n’est pas un foulard de groupe.
Le scoutisme arrive en France en 1911 et se divise presque aussitôt. En octobre, la Ligue de l’éducation nationale, proche de Pierre de Coubertin, présente à la Sorbonne les « Éclaireurs français ». Le 2 décembre, l’officier de marine Nicolas Benoit dépose en préfecture de Paris les statuts des Éclaireurs de France (Scoutopedia, Wikipédia). Les Archives de Lyon résument la différence : les Éclaireurs français se veulent « résolument français et hostiles à toute influence anglo-saxonne » (Archives de Lyon). Les sources que nous avons lues ne disent pas comment le foulard a été adopté à cette époque.
Le site des Scouts et Guides de France du Val-de-Marne reproduit des foulards de groupes datés de 1926 (Cachan, Champigny, Fontenay-sous-Bois). Il précise que les couleurs étaient généralement propres au groupe, que dans de rares cas chaque unité du groupe avait son foulard, et que les Guides de France n’ont adopté le foulard qu’un peu plus tard (SGDF Val-de-Marne).
Chez les Éclaireurs français, la Scoutopedia (un wiki collaboratif) cite un bulletin de 1936 pour la tenue des années 1930 : un foulard aux couleurs de la troupe (Scoutopedia, sans accès au bulletin d’origine). Pour les années 1920, la même page décrit un foulard passé sous les revers de la chemise, où l’on porte le numéro de la troupe, sans source précise (à confirmer).
Toujours selon la Scoutopedia, qui cite L’Éclaireur français de janvier 1948, les jeunes portent d’abord un foulard kaki, puis reçoivent celui aux couleurs de l’unité après leur promesse (Scoutopedia, bulletin d’origine non consulté). Cette idée d’un foulard qui se mérite est peu documentée.
En 1940, les Éclaireurs de France, les Éclaireurs israélites, les Éclaireurs unionistes, les Scouts de France, les Guides de France et la Fédération française des éclaireuses signent la charte de l’Oradou et créent la Fédération du scoutisme français (Flags of the World, Cairn). Certaines sources donnent 1941.
Les Éclaireuses et Éclaireurs de France (EEDF) naissent en 1964 de la fusion de trois associations. Selon la Scoutopedia, qui s’appuie notamment sur un mémoire universitaire de 2023, les années 1970 rejettent le symbolisme et toute forme d’embrigadement : peu de groupes portent encore la chemise, et même le foulard. Dans les années 1980, la tenue n’est plus obligatoire ; elle peut se réduire à un tee-shirt de l’association ou au foulard. Une vidéo d’un rassemblement régional de 1994 montre, dit-elle, une centaine de jeunes sans aucun foulard. Le foulard revient dans les années 1990 et, dans les années 2010, il est « redevenu la norme » (Scoutopedia, bulletins d’origine non consultés).
Dans le Val-de-Marne, les groupes racontent leurs couleurs (SGDF Val-de-Marne) :
Ailleurs, à Lamentin, en Martinique, les SGDF portent un foulard moitié vert, moitié orange, en souvenir de l’union des guides et des scouts en 2004 (Aleteia).
Il n’y a pas un foulard scout en France, mais autant de traditions que de mouvements. Voici ce que nous avons pu documenter ; si ton mouvement n’y figure pas, ou si nous nous trompons, dis-le-nous.
Une distinction s’efface : récemment encore, le foulard à liseré était réservé aux scouts marins et le foulard bordé aux scouts terrestres. Aujourd’hui, des groupes terrestres adoptent aussi le liseré (Aleteia).
Les plus jeunes portent un simple nœud, la bague est plus répandue chez les guides et les éclaireurs. La plus courante est un lacet de cuir noué en tête de turc, mais il en existe en bois, en métal, en cuir tressé (Aleteia).
Aucune règle universelle n’apparaît dans les sources que nous avons lues : chaque groupe choisit les siennes.
Qui choisit ? Ce sont les chefs de groupe, généralement assistés des responsables de région, qui décident ensemble lors de la création d’une unité, en évitant les doublons dans le secteur (Aleteia). À Rennes, un groupe raconte que les louveteaux et jeannettes présents à sa création ont choisi eux-mêmes leurs couleurs (SGDF Rennes).
Ce que racontent les couleurs :
Quand l’histoire n’a pas été écrite, le sens des couleurs se perd. C’est pour cela que cet article a une suite : nous voulons réunir ces histoires avant qu’elles ne disparaissent.
Partout, le foulard est le signe de reconnaissance des scouts, mais chaque pays a sa logique.
Aux grands rassemblements internationaux, on échange des foulards entre scouts de pays différents (même source).
Cet article est un point de départ. Il sera complété avec vos histoires et corrigé avec vos archives.
Dans les commentaires, dis-nous :
Tu as un vieux règlement, une photo du foulard de ton grand-père, un souvenir de fusion de groupes ? Dis-le aussi. Les meilleures histoires rejoindront l’article, avec le nom du groupe (pas celui des personnes).
Merci de respecter ces règles : pas de photos d’enfants, pas de noms de jeunes : on parle de groupes, pas de personnes. Les commentaires sont relus avant publication. Pour commenter, il faut avoir 15 ans ou plus ; en dessous, demande à un parent ou à un chef de le faire avec toi.
Textes d’époque
Documents officiels et archives
Presse et sites de groupes
Sources collaboratives, à recouper